Mai
by Geentanjali Shree
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Ils étaient tous bien déterminés à me caler derrière le véritable pardah. [Maman], elle, c’était comme si elle le faisait glisser, comme par erreur, avant qu’il soit définitivement ajusté, mon pardah.
Elle était malgré tout dans la minorité, saisissant la moindre occasion de désajuster le voile, lui donner un peu de jeu, mais la majorité veillait au grain, rattrapant le voile en déroute, pour qu’il ne tombe jamais complètement. Moi, j’étais peut-être en train de commencer à me faire au vrai pardah, à moitié dedans, à moitié dehors. Je me mis à baisser systématiquement les yeux, à parler sans lever la voix, à rentrer les épaules…
Mais le feu qui couvait derrière le pardah, trouvant quelques
molécules d’oxygène à chaque fois que s’entrouvrait le voile, se mit alors à prendre brusquement, à devenir un brasier qui allait réduire le pardah en cendres.
Ce feu, c’est Maman qui l’avait allumé, disait Grand-Mère (…).
Et Maman ?
Elle ne disait rien. Elle, elle était vraiment voilée. Quant au feu qui pouvait couver sous son voile, elle devait le refouler vers l’intérieur et ne le laissait pas sortir.
(p. 70-71, Chapitre 7).
Merci aux éditions Des femmes - Antoinette Fouque de m’avoir permis de découvrir ce livre, via la masse critique de Babelio.
J’ai écouté une interview de cette autrice il y a trois-quatre mois dans mon émission préférée de RFI, Littérature sans frontières, et j’avais failli me laisser tenter par ce livre, écrit en hindi (donc dont le lectorat prioritaire n’est clairement pas occidental, et c’est un point qu’il me paraît important de souligner) et qui semblait présenter une vision du féminisme à l’indienne plus complexe que ce que l’on pourrait entrapercevoir après un rapide coup d’œil. Mais ce n’est que quand ce titre est apparu dans la liste pour la Masse critique de la rentrée que je me suis dit que les atermoiements n’étaient plus de mise et qu’il fallait que je franchisse enfin le pas. Et me voilà, quelques semaines plus tard, de l’autre côté de ce livre.
Un livre qui se passe dans une Inde rurale, dans une famille à la fois aisée (ce sont des propriétaires terriens) et du bon côté dans le système des castes (même si leur caste précise n’est pas mentionnée). L’époque m’a paru plus difficile à déterminer : les grands bouleversements politiques ne sont même pas évoqués (il est bien question d’une guerre à un moment, mais je ne sais pas laquelle…), tant ils ont peu de résonance dans le mode de vie de cette famille. Ce sont les changements dans la vie quotidienne qui pourraient nous éclairer, mais je ne sais pas quand les réfrigérateurs sont arrivés dans le quotidien des familles aisées rurales de cette partie de l’Inde. Un lecteur indien le saurait, mais moi non… Donc on est quelque part dans la moitié du XXème siècle, mais je ne pourrai pas être plus précise.
Et dans ce lieu et dans ce temps, une jeune femme, Sounaïna, raconte son enfance et ses premières années d’adulte. Une enfance entre un grand-père distant et inflexible, une grand-mère geignarde et capricieuse, un père absent et sans consistance. Et surtout, une enfance avec une mère aimante et, comme le souligne le titre, effacée. Car la narratrice ne fait pas le portrait de ses années à elle, elle utilise la trame de son enfance pour nous raconter sa mère. Une femme indienne dans le plus pur respect de la tradition : aux ordres de tous dans la maison, qui s’oublie en permanence pour servir les autres et qui ne reçoit pour cela aucun remerciement, mais même au contraire des plaintes quasi permanentes parce qu’elle n’en fait jamais assez ; une femme toujours voilée modestement dans son pardah, qui ne lève jamais les yeux et n’émet jamais une plainte.
Sounaïna, ainsi que son frère Soubodh, sont élevés de façon étrange, dans une famille traditionnelle et qui veut maintenir ces traditions, tout en ayant une fascination pour la culture du colon (ou ex-colon, je pense que le statut change au cours du livre, même si je ne sais pas exactement où). Ils vont donc dans des écoles anglaises, parlent parfois mieux l’anglais que l’hindi (ou le dialecte de la grand-mère). Si l’on voit vite que les contraintes sont différentes pour le garçon et pour la fille, on voit rapidement les injonctions contradictoires auxquelles est soumise Sounaïna, qui doit d’un côté être modeste, se dérober aux regards dès que quelqu’un pénètre dans la maison et espérer faire un bon mariage arrangé, mais qui apprendre à danser tant que c’est sur de la musique anglaise et même porter des vêtements à la mode occidentale.
Mais cette position entre les deux cultures leur révèle à quel point leur mère est elle engluée dans les contraintes de la tradition et ils se jurent, dès leur plus jeune âge, de l’arracher à cette condition. Et c’est cette relation particulière et asymétrique entre les enfants et leur mère qui fait la trame de ce récit. On voit les enfants tenter de comprendre ce qui enferme leur mère et chercher à déjouer ces pièges. Et à travers tous ces gestes, petits mais lourds de sens, que l’on comprend mieux le fonctionnement de cette famille. Et bien sûr, les choses ne se déroulent pas comme prévu. Les résistances sont bien sûr dans les membres de la famille, mais aussi, et c’est là que ce portrait de femme est original, en Maï elle-même. Ses enfants veulent la sauver mais elle, veut-elle être sauvée ?
Et c’est alors que se peint un portrait tout en nuances, d’une femme à la fois soumise aux traditions, mais qui accepte cette soumission, qui en fait une sorte de colonne vertébrale de sa vie (une image ironique, lorsque l’on sait que Maï aura très vite le dos abîmé et douloureux de rester tout le temps courbée pour accomplir ses innombrables tâches domestiques. Une femme aussi, qui si elle accepte son sort, une vraie acceptation, pas une résignation, veut permettre à ses enfants de s’envoler et à sa fille de connaître un autre destin. Et pour cela, elle sait aussi jouer de sa position dans le foyer et finalement, on s’aperçoit que, lorsqu’il ne s’agit pas directement d’elle, elle sait tourner la situation à l’avantage qu’elle est déterminée à obtenir.
Malgré ce que je viens d’écrire, ce livre n’est en aucun cas un livre qui nierait le féminisme (si c’était le cas, il n’aurait pas été publié par les éditions Des femmes !). C’est un livre qui montre qu’il y a plusieurs voies de réalisation pour une femme, que l’émancipation est un chemin personnel et que l’accomplissement de soi est un choix qui appartient à chacun. En définitive, et malgré le titre, il me semble qu’il y a deux femmes qui occupent le centre de ce récit : la Maï du titre et la Sounaïna narratrice, la mère et la fille, qui toutes deux, à une génération d’écart et une éducation de différence, doivent apprendre à faire leur chemin et à affirmer leurs choix, dans un monde qui évolue et qui présente des opportunités autant que des contraintes. Un livre qui, malgré les apparences, est complexe et qui donne à réfléchir. show less
Oct 31, 2024 (Edited)French
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